Dr. Cheikh T. Dièye dénonce le hold-up du potentiel de développement de l’Afrique par l’Europe

Les multiples casquettes d’un militant, du développement de l’Afrique. En plus d’être un militant actif du développement du continent africain, Cheikh Tidiane Dièye multiplie les casquettes. Docteur en étude du développement, il dirige le Centre africain pour le Commerce l’Intégration et le Développement (CACID) qui est un centre de ressources et d’expertise dans le réseau Enda Tiers-Monde. Il est aussi expert de la CEDEAO et membre de l’équipe régionale de négociation de l’accord de partenariat économique depuis 2008. Cheikh Tidiane Dièye est le premier invité de notre site. Dans une interview au long cours, il passe en revue tous les impacts négatifs qui risquent d’affecter les pays africains si l’Accord de Partenariat économique est adopté.

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C’est pour des raisons de positionnement diplomatique et non sur la base des études réalisées par la Direction de la Prévision et des Enquêtes économiques que le Sénégal a changé sa position sur l’APE (Accord de Partenariat Economique). C’est quand la CEDEAO a fait du président Macky Sall le «facilitateur» de la négociation que les diplomates sont entrés en scène et ont donné au président Macky Sall les moyens de retourner sa veste. Alors que des pays comme le Nigeria campent sur leur position de rejet de l‘APE. En signant ces accords, certains pays africains obèrent leurs potentialités d’un développement autonome et de la création d’un grand marché intérieur africain. Expert en études du développement et ayant participé à toutes les phases des négociations entre l’Afrique de l’Ouest et l’Union Européenne, Cheikh Tidiane Dièye pointe du doigt tous les risques inhérents aux APE qui, à terme, vont maintenir l’Afrique en situation de dépendance commerciale. En filigrane, c’est le potentiel de développement du continent qui va faire l’objet d’un hold-up de la part de l’Europe.

Pour parler globalement les enjeux des APE, comment les résumerez-vous de façon pratique ?

Cheikh Tidiane Dièye :

L’APE a atteint une étape dans son évolution, après avoir connu beaucoup de soubresauts depuis le démarrage du processus en 2003. . Et on n’est pas encore au bout du tunnel parce que la stratégie de négociation qui avait été adoptée ne correspondait pas forcément aux capacités des régions africaines qui négocient l’accord de partenariat.

Cinq régions africaines ont négocié chacune un accord de partenariat avec l’Union Européenne entre 2003 et 2007, date butoir pour la conclusion de l’APE. . Dans le schéma initial de négociation, il était prévu que l’accord soit conclu en 2007 mais arrivé à cette échéance, on s’est rendu compte qu’aucune de ces régions africaines n’avait encore pu élaborer sa stratégie et mis sur la table un document d’accord, en guise de réponse à la hauteur de l’ambition et des demandes que l’Union Européenne avait formulé.

Pourquoi est-ce que les accords ont été négociés par région ? Est-ce qu’il n’aurait pas été possible de négocier cela au niveau de la Commission Économique Africaine ?

C’aurait été une option. On aurait même pu rester dans le schéma ACP puisque c’est finalement le groupe ACP qui a été fragmenté en sept blocs: les cinq régions africaines, les Caraïbes et le Pacifique. L’initiative de fragmenter le groupe ACP était une stratégie européenne. L’Europe a voulu cette option parce qu’elle a pensé qu’en négociant avec les régions elle aurait plus de marge de manoeuvre. Une négociation c’est aussi une affaire de pouvoir de domination sur l’autre. Il faut conserver ou garder l’asymétrie de pouvoir en sa faveur. L’Europe a estimé qu’elle pourrait avoir plus de cohérence, ce qui en soi est vrai. Une région comme l’Afrique de l’Ouest un peu plus cohérente du point de vue de ses politiques communes que lorsqu’on parle de l’Union africaine qui n’a pas de politique sectorielle etc. Il y avait du sens à aller vers les régions mais le risque, c’était de les diviser à outrance et aujourd’hui c’est le scénario auquel nous faisons face.

Pourtant la Commission Economique pour l’Afrique (CEA) s’est prononcé contre les APE

La commission économique pour l’Afrique s’est prononcée en effet pour une raison très simple. Elle a pu observer parmi les enjeux de l’APE figure le danger de fragmentation du continent en différents sous-groupes. A terme, l’Afrique pourrait avoir beaucoup de mal à mettre en place ses propres politiques économiques, notamment la propre zone de libre échange continentale (ZLEC) et l’Union économique et monétaire. L’Union africaine et la CEA ont oeuvré pour l’accélération de la mise en place de la ZLEC. Dans ses analyses, analyses que nous avons d’ailleurs faites aussi nous-mêmes, la CEA a dit que si chacune de ces régions africaines finissait sa négociation d’un APE et le mettait en oeuvre, on pourrait dire adieu à la zone de libre échange continentale. C’est un enjeu de taille et un défi auquel nous soumet l’accord de partenariat.

Comment ?

Parce que les concessions et avantages que ces régions africaines accordent à l’Union européenne dans les APE pourraient être les mêmes ou plus favorables que celles qu’elles s’accordent entre-elles. Ce qui ferait qu’en dépit de leurs efforts, le commerce intra- africain pourrait ne pas connaître un bond en avant car chaque région continuerait à commercer plus avec l’Europe qu’avec ses voisins. Le second important enjeu concerne le processus d’intégration lui-même. Si on prend les régions africaines individuellement, on voit qu’elles n’ont pas une certaine cohérence sur le plan du niveau de développement des États qui les composent. En Afrique de l’Ouest par exemple, sur les quinze états de la CEDEAO, onze sont dans la catégorie des pays les moins avancés

(PMA) et quatre sont des pays en développement notamment la Côte d’Ivoire, le Nigeria le Ghana et le Cap Vert. Ces pays sont obligés plus ou moins d’avoir un accord avec l’Union Européenne pour ne pas perdre les préférences sur le marché de l’UE. Tandis que les onze PMA dont le Sénégal, la Gambie le Mali tous les pays les plus en retard peuvent bénéficier de l’accès au marché européen à travers un régime qu’on appelle « Tout sauf les armes ». Ces pays n’ont pas besoin d’APE tandis que quatre en ont besoin.

Une autre particularité de la région c’est que c’est une région extrêmement différenciée du point de vue des capacités des Etats. Le Nigeria, à lui seul, concentre plus de 56{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} du

PIB de l’Afrique de l’Ouest et plus de la moitié de sa population. Il en résulte une sorte d’impossibilité à fédérer les intérêts au sein de cette région. Tous les pays de la région n‘ont pas les mêmes intérêts économiques puisque ceux du Nigeria ne sont pas ceux de la Côte d’Ivoire ni ceux des pays les moins avancés.

Mais donc il y a un paradoxe pour le Nigeria qui refuse les APE…

C’est très intelligent de sa part et c’est justifié pour la raison suivante. Les exportations du Nigeria en Europe et ailleurs sont composées pour près de 97{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} de produits pétroliers. Ainsi il n’a pas besoin du marché européen pour des exportations de produits finis, primaires ou industriels. Par contre, les autres pays ouest africains constituent

le marché d’expansion naturel du Nigeria, qui est la deuxième économie africaine derrière l’Afrique du Sud. Ses produits industriels ne sont pas exportés vers l’Europe mais en Afrique de l’Ouest. Et donc si avec un accord de partenariat économique, on supprime les droits de douane sur les importations qui viennent d’Europe, elles deviennent de fait aussi compétitives ou plus compétitives que les produits nigérians. Ce pays va perdre d’importantes parts de marché l’espace régional ouest-africain deviendrait un espace de concurrence imparfaite entre le Nigeria et l’Europe, avec un avantage pour cette dernière. Le Nigeria ne serait pas d’ailleurs le ; seul pays à perdre des avantages. Les analyses faites par la CEA, le Centre Sud, le CACID et la la Direction de l’Analyse et des Enquêtes économiques du ministère des Finances du Sénégal ont montré cet effet de détournement de commerce. Ce qui signifie qu’avec un APE, chaque pays exportateur sur le marché de son voisin perdrait des parts au profit de produits européens similaires plus compétitifs, souvent du fait de subventions ou d’autres mesures de soutien en Europe. Pour le cas du Sénégal, l’étude de la DPEE montre une augmentation croissante et régulière des importations en provenance de l’UE. Cette hausse des importations devrait ainsi s’élever à 1,55{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} en 2016 et atteindre 2,67{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} en 2038, c’est-à-dire au bout du processus de libéralisation. Elle se ferait au détriment des autres partenaires du Sénégal dont les pays de l’Afrique de l’Ouest. L’effet serait tout aussi visible sur le secteur productif car l’entrée en vigueur de l’APE devrait se traduire par une baisse régulière du PIB, à partir de 2016 (-0,39{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35}) et la perte annuelle passerait à 0,8{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} en 2038. Cette diminution du PIB entraîne une baisse de la demande des facteurs de production qui s’effectue essentiellement au détriment de la demande de capital. Le troisième est un enjeu géostratégique. L’Union Européenne a réussi à imposer une clause qu’on appelle la «Clause de la nation la plus favorisée». Elle dit que tout avantage commercial plus favorable que nous accorderons dans le futur à un partenaire commercial majeur, serait étendu à l’Union Européenne. Cette dernière définit le concept de «partenaire commercial majeur» comme tout pays représentant 1.5{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} du commerce mondial ou tout groupe de pays représentant 2{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35}. Nos analyses ont montré que des pays comme la Chine, le Brésil l’Inde, la Malaisie, la Thaïlande,le Mexique et l’Arabie Saoudite seraient visés, en plus de groupes de pays comme l’ASEAN, le MERCOSUR et le Conseil de Coopération du Golfe. Ce sont essentiellement des pays émergents qui concurrencent l’Europe sur les marchés africains. L’Europe veut utiliser l’accord de partenariat économique pour s’assurer qu’elle n’aura  plus jamais moins que ce qu’elle a déjà ,et que les autres n’auront plus jamais plus que ce que l’Europe a. C’est une clause géostratégique que l’Europe a imposée aux pays africains qui, pendant longtemps, l’ont refusée. Cette clause viole les règles de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) car elle est en contradiction avec la clause d’habilitation qui permet à des pays en développement de s’accorder des avantages sans les donner aux pays développés. Le Brésil a dit que si on acceptait cette clause dans les accords de partenariat, lui et d’autres pays émergents ne verraient plus d’intérêt à commercer ou à donner plus aux pays ACP. Cette clause, c’est le ver de l’Europe dans le fruit des pays africains. L’enjeu le plus constant aujourd’hui et le plus évident pour l’Afrique de l’Ouest, c’est que cette région commerce avec l’Union Européenne à travers cinq régimes commerciaux différents. On ne peut pas être plus incohérent. Nous avons une région qui aspire à l’intégration, qui bâtit ses propres politiques sectorielles, en adoptant notamment le tarif extérieur commun qui est un très bon instrument commercial de la CEDEAO, qui fait que quel que soit le port d’entrée par lequel vous dédouanez votre produit dans la sous-région, vous payez exactement les mêmes tarifs. Cet outil donne la même nomenclature à tous les pays, ce qui permet d’avoir une cohérence sur notre marché intérieur, d’éviter la contrebande et d’atténuer la compétition basée sur les tarifs douaniers. A l’époque les marchandises de contrebande venues de la Gambie coûtaient moins chères que celles du Sénégal parce que la Gambie avait des niveaux de droits de douane beaucoup plus bas que ceux du Sénégal. Aujourd’hui, en harmonisant tous les niveaux de droits de douane et la TVA sur les marchandises, ainsi il n’y aura plus de contrebande car les opérateurs payent les mêmes droits peu importe le port où ils dédouanent leurs marchandises. . Le fait que certains pays aient signé l’APE et d’autres non génère de l’incohérence dans notre politique communautaire. Pour cette raison, nous aurons du mal à faire avancer certaines politiques communautaires. Plus tard, il est évident que la mise en œuvre de l’accord de partenariat aura un impact négatif sur le tarif extérieur commun. C’est un risque pour notre région. La Côte d’Ivoire et le Ghana ont un peu le couteau à la gorge. Si les pressions de l’Europe finissaient par les amener à mettre en oeuvre leurs accords, en ouvrant notamment leur marché aux produits européens à droit zéro alors automatiquement les autres pays pourraient remettre des droits de douane sur les importations qui viendraient du Ghana ou de laCôte d’Ivoire. Comme on est dans un régime ouvert en Afrique de l’Ouest, un produit fabriqué en Côte d’Ivoire peut rentrer au Nigeria ou dans d’autres pays sans payer de droits. Si par contre, avec la mise en oeuvre de son APE, un produit européen rentre en Côte d’Ivoire sans droit, le Nigeria par exemple serait fondé à se dire que ce produit européen peut atterrir sur son propre marché en utilisant le label Côte d’Ivoire. Donc pour éviter cela, certains pays pourraient remettre des droits de douane aux importations régionales et remettre durablement en cause le processus d’intégration.

Cela veut dire que certains pays vont être des chevaux de Troie de l’Europe dans la sous-région…

C’est exactement la logique du cheval de Troie. Pour l’éviter, les autres vont se réarmer et cela nous fait reculer de près de quatre décennies depuis la création de la CEDEAO. Dans la région, nous avons ce qu’on appelle le schéma de libéralisation des échanges qui fait que tous les produits industriels dont on peut certifier l’origine dans un pays CEDEAO et tous les produits agricoles peuvent circuler librement dans les différents pays. Cette libéralisation des échanges est une grande avancée. Mais s’il y en a qui mettent en oeuvre leur APE tandis que d’autres ne le font pas, on recule parce qu’on remet les droit de douane. C’est l’un des risques les plus préoccupants de l’APE. Nous travaillons beaucoup à sensibiliser les États en leur faisant remarquer qu’ils ne doivent pas assumer une telle incohérence.

Avec l’APE, les États risquent de faire un accord de libre échange qui va compromettre le seul grand projet de l’intégration régionale qui peut vraiment transformer nos économies. Ce sera comme laisser la proie pour l’ombre.

On parle aussi de beaucoup de perte de recettes douanières…

Certains pays perdent plus que d’autres, tout dépend du niveau de commerce qu’ils ont avec l’UE. Au Sénégal, le ministère des Finances à travers la Direction de la Prévision et des Enquêtes économiques avait depuis 2012 fait une simulation en modèle d’équilibre général calculable sur l’impact de l’APE au Sénégal. Le

Sénégal avait déjà identifié une série d’impacts négatifs dont les recettes douanières qui vont considérablement baisser sur la période de libéralisation des échanges. Nous avons aussi montré l’impact sur le revenu des ménages. Une micro-simulation a montré que la phase de démantèlement tarifaire aura un impact négatif sur le revenu des ménages. Il y aura un impact négatif sur l’investissement sur les industries qui sont installées ici au Sénégal et sur l’emploi. Une analyse montre qu’il y aura un effet de détournement de commerce au niveau régional. Les entreprises sénégalaises qui produisaient dans le pays et emploient des gens et dont le marché c’étaient le Burkina, le Mali et autres pays pourraient perdre ces marchés par le fait de la concurrence européenne. Elles seront obligées de fermer leurs usines ou de réduire leur production. Concrètement, sur l’effet budgétaire, les résultats indiquent qu’à partir de 2016, les pertes de recettes fiscales consécutives à la mise en oeuvre de l’APE s’élèveraient à 3,6{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35}, par rapport à la situation de référence et à 6{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} en 2038. Cette perte serait imputable à la baisse des recettes douanières qui sont au coeur des enjeux liés à la libéralisation commerciale. L’APE induirait ainsi une perte de droits de douane qui s’établit à 20{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} en 2016, et qui s’aggrave au point d’atteindre 31{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} en 2038 selon le Ministère des Finances. Dans les quinze premières années de mise en oeuvre les pertes de recettes annuelles pourraient atteindre 90 millions d’euros à partir de l’an 5 pour dépasser 215 millions d’euros à la quinzième.

Dans une seconde phase, l’APE va toucher les services, ce n’est pas seulement les produits qui seront concernés

C’est exact ! Cela concerne la » clause de rendez-vous ». L’UE, dans sa stratégie de négociation initiale, souhaitait avoir un accord complet incluant les marchandises, les services et les domaines liés au commerce notamment l’investissement, la concurrence des marchés publics. La totale ! Cela n’était pas faisable. Ce n’était même pas imaginable puisque si on prend l’exemple de l’Afrique de l’Ouest qui est une région négociant pour la première fois un APE de cette nature, elle devrait d’abord faire l’apprentissage de la négociation collective. Jusqu’en 2007, cette région comme d’autres en Afrique, n’avait pas élaboré sa stratégie et n’avait même pas encore identifié les produits sensibles à exclure de la libéralisation. Aucun pays de l’Afrique de l’Ouest n’était prêt et, pourtant, l’Union Européenne les pressait non seulement de lui donner une part d’ouverture du marché sur les marchandises mais aussi d’inclure les services. J’étais dans l’équipe de négociation et nous avons opposé un refus catégorique d’entrée en négociation sur les services et autres questions liées au commerce. Notre argument était qu’avant de négocier, la CEDEAO devait d’abord se doter d’une politique régionale dans ces domaines ainsi qu’un cadre de référence qui fixerait clairement nos intérêts et montrerait les domaines dans lesquels nous devons être dans l’offensive ou la défensive. L’autre élément qui a fondé un peu le refus de la région de négocier les services à ce stade est relatif au fait qu’inclure les services dans l’APE n’est pas une obligation juridique. L’article 24 du GATT n’oblige pas les parties négociant des accords commerciaux bilatéraux à y inclure les services, les investissements, etc. Il n’y avait pas d’obligation juridique à négocier les services. L’Europe n’a pas renoncé à sa demande, les deux parties ont envisagé une clause de rendez-vous pour négocier ces sujets lorsque la négociation sur les marchandises serait terminée.

Comment se fait-il qu’avec autant d’études démontrant que les APE ne sont pas favorables aux pays qu’il y ait 13 États dans notre sous-région qui ont signé ? Est-ce une cécité de la part de nos politiques ou un indice de vassalité des élites ?

Il y a un peu de tout cela. Il y a d’abord une faiblesse de la vision stratégique des leaders politiques. Ensuite, c’est une sorte de logique de primauté de l’intérêt individuel immédiat pour certains leaders qui ont signé sur l’intérêt collectif à long terme. Pour une autre catégorie, il y a une sorte d’incompréhension mêlée à un sentiment de désintérêt. Le Sénégal était à la recherche d’un succès diplomatique. Ce n’est rien d’autre. C’est un pays qui a rejeté les APE jusqu’en fin 2013. Même après l’arrivée du pouvoir du président Macky Sall en 2012, le Sénégal a gardé ses positions anti APE en disant qu’on ne pouvait pas signer l’accord sous sa forme d’alors. Il a ensuite changé d’avis sans que la forme de l’accord ait changé. C’est en décembre 2013 à Dakar lorsque le président Macky Sall a été nommé facilitateur de la négociation de l’APE, qu’il a changé de position dès le lendemain. Avant cela, ce sont les experts du ministère du Commerce qui étaient à la négociation sur les sessions où les États étaient représentés. Mais dès que le président Macky Sall a été nommé facilitateur, les diplomates sont entrés en scène. Ils ont remplacé les techniciens parce qu’il fallait lui donner l’accord pour lui tailler l’étoffe du grand négociateur qui a dénoué un écheveau complexe bloqué pendant plus de dix ans. Le Nigeria continue de refuser parce qu’il comprend que techniquement, l’enjeu sur son économie est colossal. C’est un pays qui a de bonnes politiques actuellement en matière de transformation structurelle pour produire localement des biens y compris des véhicules. Ensuite, c’est un pays qui vise beaucoup le marché régional pour son expansion. Il ne peut donc accepter que l’Europe soit son concurrent direct en Afrique de l’Ouest en faisant bénéficier des entreprises européennes non seulement aux subventions, mais aussi de la suppression des droits de douane. Le Nigeria veut éviter que l’Europe ne compromette ses propres stratégies d’industrialisation locale. Et comme politiquement il est assez fort pour lui tenir tête, et c’est clair qu’il ne changera pas de position facilement J’étais à Abuja il n’y a pas longtemps et là-bas tous ceux que j’ai rencontrés m’ont dit:« Ne vous en faites pas ! Vous pouvez dormir tranquille, le Nigeria ne signera pas ». Mais les autres pays, c’est la grande masse qui suit. Ce sont les pays les moins avancés : Mali ; Burkina Faso, Bénin; etc. font ce qu’on leur demande de faire.

Que faire maintenant ?

Que faire ? Surtout ne pas signer pour ceux qui ne l’ont pas encore fait. Pour ceux qui l’ont fait, ne pas mettre en oeuvre. Demander à ces derniers de renoncer à leur accord signé serait irréaliste. Ils ne le feront pas, même si cela serait la meilleure option. Il faut cependant qu’ils évitent la mise en oeuvre de l’accord. Juridiquement, ils peuvent dire à l’Europe qu’ils ont fait tout ce qui est possible pour avoir un APE et revendiquer la poursuite du bénéfice de l’accès au marché européen. Le reste est politique. Qu’ils attendent que la région prenne les choses en main. On est entré aujourd’hui dans la phase de la logique politique. Si un seul pays de l’Afrique de l’Ouest ouvre son marché, c’est le processus d’intégration régionale qui sera détruit. Donc ce sont les chefs d’Etats de l’Afrique de l’Ouest qui doivent monter au créneau pour dire à leurs homologues européens qu’aucun scénario qui déboucherait sur la désintégration n’est envisageable. Ils doivent prendre toutes les mesures politiques appropriées pour trouver des alternatives.

Est-ce que de telles alternatives existent réellement ?

La première alternative est la suivante : si définitivement les choses ne marchent pas en Afrique de l’Ouest, la région peut prendre la responsabilité de dire à la Côte d’Ivoire et au Ghana de renoncer à leur APE. La région peut mettre en place un fonds régional de solidarité pour compenser les pertes de ces deux pays, en attendant qu’ils réajustent leurs structures pour être plus compétitifs. Ces pertes ne seraient que de 149,7 millions d’euros (moins de 100 milliards de FCFA) que les exportateurs de Côte d’Ivoire (99 millions), du Ghana (39,4 millions) et du Nigéria (11,3 millions) auraient dû payer à l’entrée sur le marché de l’Union européenne en 2013. C’est la solution endogène qui nous demande de mettre la main à la poche. Lorsqu’on a donné cette solution aux ministres ouest africains, lors d’une réunion au Ghana en 2013, Mme Anna Teteh, la ministre du Commerce du Ghana, nous a dit : «Votre solution est brillante mais vous n’avez pas dit où vous allez trouver l’argent». C’est alors que nous avons proposé la mise en place d’un Fond régional de solidarité (FRS) qui peut être abondé à partir du prélèvement communautaire de la CEDEAO. Lorsque vous importez des marchandises qui rentrent au port de Dakar et que vous payez le droit de douane, il y a aussi d’autres taxes que vous payez, dont le prélèvement communautaire de solidarité (PCS) de 1.{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} pour l’UEMOA et 0.5{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} pour la CEDEAO. Sur la base des importations de 2015, l’évaluation a montré que le million de dollars serait dépassé par les ressources générées par ce prélèvement. Ce qui aurait permis de gérer le fonctionnement de nos institutions et d’avoir un fonds régional de solidarité qu’on pourrait loger à la BIDC pour pouvoir aider ces pays. Si on décidait de porter ces deux taux à un taux global de 2{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35}, on aurait assez de ressources non seulement pour faire fonctionner ces deux institutions, mais aussi alimenter le fond de solidarité APE. Mais comme nos États n’aiment pas tout ce qui touche à l’argent, ils n’ont pas vraiment donné de suite. Mais c’est une réflexion que nous allons poursuivre.

Est-ce qu’il n’existe que cette seule solution ?

Une solution politique est également possible. Elle se trouverait du côté de l’Europe qui peut décider de deux choses. La première chose c’est qu’ensemble l’Afrique de l’Ouest et l’Europe retournent à l’OMC pour négocier la poursuite des préférences non réciproques en faveur des ACP. Après tout, l’AGOA des Américains n’est pas légal aux termes des règles de l’OMC mais il est encore toléré. On peut envisager le même schéma qui a d’ailleurs l’avantage d’avoir été déjà expérimenté. La troisième solution qui est également une solution politique consiste pour l’UE à accorder à tous les pays de l’Afrique de l’Ouest le système généralisé de préférence renforcée (SGP+). C’est un système d’accès au marché européen qui est très favorable, presque aussi favorable que l’APE, parce que les pays qui en bénéficient ne payent pas de droits de douane en Europe C’est ce que l’Europe donne au Cap Vert. C’est une sorte de prime à la gouvernance, à la démocratie et au respect des droits de l’homme selon les standards européens. Pour y prétendre, il faut ratifier 27 conventions internationales. Ce que les pays de l’Afrique de l’Ouest peuvent faire sans problème. Un pays comme le Pakistan en bénéficie. On imagine donc aisément que le Nigeria, le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Ghana, entre autres, pourraient en bénéficier. L’APE est en train de déstructurer la région. Il faut maintenant ouvrir les yeux et comprendre que c’est un des éléments de la stratégie économique et commerciale globale européenne visant à maintenir ses parts de marché et en gagner d’autres. La raison est simple. Tout le monde est d’accord pour dire que l’Afrique est la prochaine frontière en matière de croissance économique. Nous faisons plus d’un milliard d’êtres humains. Sur les dix pays qui ont fait les meilleurs taux de croissance dans le monde en 2015, les sept au moins sont des pays africains et plusieurs sont des pays ouest africains. En termes de croissance et d’opportunités économiques pour le futur, il est indéniable que l’Afrique est sur la bonne rampe. Les investissements étrangers directs viennent en Afrique. L’investissement domestique est mieux mobilisé qu’avant. Les Africains sont mieux formés. Le secteur privé africain est réellement émergent dans la plupart des pays avec une classe moyenne de plus en plus forte. C’est l’Afrique qui, dans les cinquante prochaines années va, garder une croissance de sa population qui va être corrélée avec une croissance économique. Il y a aura donc un marché et une capacité d’achat. C’est sur cette Afrique là qui échappe à l’UE etsur laquelle elle souhaite remettre la main à travers l’APE.