SALE TEMPS POUR VINCENT BOLLORE

Partout, en Afrique comme en France, le Breton avait l’habitude d’être en terrain conquis. Il trustait les ports africains, menait des OPA sur les sociétés françaises le plus juteuses, s’était formé le réseau le plus opérationnel de l’Hexagone avec à sa botte un ancien ministre de la coopération, d’anciens boss des services de renseignement et cerise sur le gâteau. Vincent Bolloré se croyait indéboulonnable. Intouchable. Il se permettait de faire des procès aux journalistes et aux chaînes de télévision chaque fois que l’on soufflait mot sur ses sulfureuses affaires en Afrique. Mais aujourd’hui, le vent semble avoir tourné pour ce flibustier des affaires. Sale temps pour Bolloré.

Dossier réalisé par Moustapha Sarr Diagne

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2018 sera une année dont Vincent se rappellera. Le 25 avril dernier, Vincent Bolloré a été mis en examen par les juges d’instruction Serge Tournaire et Aude Buresi qui enquêtaient sur des soupçons de corruption dans l’obtention par son groupe des concessions portuaires à Conakry et à Lomé. Rappelons que sa société Bolloré Africa Logistics, anciennement dénommée SDV, avait été acquise en évinçant le dernier des héritiers des armateurs Demas Vieljeux. Bolloré Africa Logistics  gère des concessions sur 15 ports en Afrique dont le Port autonome de Dakar. A Dakar, Bolloré a fait un retour en fanfare juste à la suite de l’élection du président Macky Sall.

La justice française reproche au milliardaire français d’utiliser les activités de conseil politique de sa filiale Havas pour se voir attribuer la gestion des ports de Lomé, au Togo, et de Conakry, en Guinée. Trois de ses collaborateurs l’ont accompagné dans le bureau des juges Tournaire et Buresi. Il s’agit de Gilles Alix, directeur général du Groupe Bolloré, de Jean-Philippe Dorent, responsable du pôle international de Havas et de l’homme d’affaires français Francis Perez, patron de Pefaco, leader dans l’industrie des jeux et loisirs en Afrique. Les enquêteurs s’interrogeaient sur des versements, d’un montant total de 450.000 euros, effectués en 2010 au profit de Dorent. Quatre virements constituent effectivement un prêt d’un prêt de Francis Perez à Jean-Philippe Dorent qui a fait l’objet d’un acte notarié et qui est remboursé depuis six ans. Ainsi le patron de Pefaco a pu quitter le bureau des juges sans aucune charge retenue contre lui.

Il est de notoriété publique en Afrique que Vincent Bolloré a pris goût à jouer avec des marionnettes lors des élections présidentielles. On lui reproche d’avoir appuyé, voire financé, les campagnes des présidents Faure Gnassingbé et Alpha Condé (voir l’article sur la concession du port de Conakry) en échange de l’obtention des concessions citées. La poursuite de l’enquête par les juges Tournaire et Buresi vont certainement apporter de plus amples éclaircissements sur ces affaires.

Quelques mois auparavant, c’est le nouveau président béninois Patrice Talon qui dépossédait Bolloré du projet de la boucle ferroviaire qui quitte Cotonou en passant par Niamey, Ouagadougou et Abidjan. C’est un projet titanesque. Et l’histoire de son attribution à Vincent Bolloré est tout aussi rocambolesque. Initialement, lors du lancement de l’appel d’offres, c’est Pétrolin, la société d’un Béninois, Samuel Dossou, qui avait remporté la mise devant le groupe Bolloré. Mais, le président Yayi Boni, unilatéralement et sans y mettre les formes, attribuait le marché à Vincent Bolloré.

A son élection, Patrice Talon remet les cartes sut table. Il faut noter que Vincent Bolloré avait soutenu son rival Sébastien Adjavon lors de l’élection présidentielle. Talon lui en a gardé rancune. Entre alors en jeu, l’atout maître de Vincent : l’ancien ministre de la Coopération de France, Michel Roussin. Reçu comme un chef d’Etat dans plusieurs capitales africaines, Michel Roussin est l’homme des dossiers délicats. Mais pour cette mission, il avait affaire à plus rusé que lui. Patrice Talon refuse de le recevoir à Cotonou. Il profite de l’un des voyages du président béninois à Abidjan pour avoir un « rencart ». Talon reste droit sur ses bottes. Même la petite note déposée sur sa table ne le fait pas fléchir. Vincent a complètement perdu la partie d’autant  qu’il n’est plus en odeur de sainteté du côté de Niamey. Le président Issoufou déclare à qui veut l’entendre que l’on ne peut pas tout donner à même homme. Trop, c’est trop, pense-t-on dans certaines chancelleries africaines. . Celui que l’on célébrait au début des années 80 comme le modèle du manager français a aujourd’hui des airs de croquemitaine. Certains observateurs sur un ton humoristique disent que quand on veut faire peur aux enfants, on leur dit tout simplement : « je vais appeler Vincent Bolloré ».Pour l’instant, Patrice Talon est en négociations avec les Chinois à qui il veut confier le projet. Il estime que cette boucle nécessite des investissements très importants qui ne sont pas à la portée ni de Vincent Bolloré ni de Samuel Dossou.

LA VRAIE HISTOIRE DU HOLD UP EN GUINEE

L’opération la plus spectaculaire de Vincent Bolloré en Afrique s’est déroulée en Guinée. Elle était rocambolesque. Au point de friser le ridicule. C’était le 8 mars 2011. La présentatrice du journal de la télévision nationale lit un décret présidentiel mettant un terme au contrat de concession de la Getma, filiale de Nécotrans un autre opérateur portuaire concurrent de Vincent Bolloré. Les locaux de la Getma sont envahis sur le champ par des soldats guinéens. La société est chassée manu militari du Port autonome de Conakry. Deux jours plus tard, on annonce officiellement que Bolloré Africa Logistics reprend le contrat de concession. Interrogé sur la question par la presse au cours d’un séjour à Paris, le président Alpha Condé répond sur un ton très placide : « Vincent, je le connais depuis trente ans.(…) Là, il est en Indonésie sinon je l’aurais appelé et on aurait dîné ensemble chez Laurent ». Les relations tissées dans les restaurants gastronomiques étoiles de Paris font des prodiges. Dans sa suite à l’hôtel Raphaël où le président guinéen reçoit les journalistes avec des chaussons aux armoiries de l’hôtel aux pieds, il se permet  sur un ton, badin cette fois-ci : «Bolloré remplissait toutes les conditions d’appel d’offres et je peux vous dire que plus personne ne voulait de Getma qui n’a pas honoré ses engagements, dit-il. Depuis que je suis élu, le fils [de Patrick] Balkany m’a demandé un permis minier, d’autres Français m’ont demandé des faveurs, mais pas Bolloré dont le groupe travaille et développe le port de Conakry ». Apha Condé de clôture avec un cynisme assumé : « c’est un ami. Je privilégie les amis. Et alors ? ». Pourtant, Alpha Condé ne manquait pas amis, très proches de Nécotrans, qui ont fait le voyage de Conakry pour plaider la cause de l’opérateur portuaire. Tous ont trouvé une fin de non-recevoir auprès du président guinéen. Me Pierre-Olivier Sur, ancien bâtonnier de Paris et « vieux copain » d’Alpha, a été éconduit parce qu’il était mandaté par Nécotrans. Pierre André Wiltzer, ancien ministre délégué à la Coopération de la France, qu’Alpha Condé connaît de plus trente ans, a subi la même humiliation. Mais le missi dominici que l’on n’attendait pas sur ce dossier fut le Général Diendéré, celui-là même qui a tenté de renverser les autorités de la transition au Burkina. Missionné à Blaise Compaoré qui est un des piliers de la Françafrique, le chef d’état-major général des armées du Burkina Faso de l’époque s’est rendu à Conakry pour arrondir les angles entre Nécotrans et la présidence guinéenne. Mais quand le professeur Alpha Condé se met droit dans ses bottes, les arêtes sont vives et les réponses sont à couper net l’ambiance. « J’ai reçu Diendéré et lui ai dit la même chose que les autres : je ne veux plus de la Getma ». Dans cette affaire, Vincent Bolloré a été rattrapé par la police de répression de la corruption française qui, à la suite d’enquêtes menées sur d’autres affaires louches, ont trébuché sur le dossier de la concession du port de Conakry. Les bureaux du groupe Bolloré qui se trouvent à Puteaux, en France, ont été perquisitionnés. Certains dirigeants du groupe ont été entendus. L’affaire suit son cours.  

C’est à se demander quelle est  la substance de cette mystérieuse aura chez Vincent Bolloré capable de produire de tels raidissements chez les présidents africains. Vincent Bolloré est un séducteur, un grand baratineur qui n’hésite pas à monter sur les tribunes sans se faire inviter comme lors de ce conseil d’administration du groupe Havas durant lequel il a pris les rênes de l’une des dix plus importantes sociétés de publicités du monde, un ensorceleur qui avait fait tourner la tête à ses interlocuteurs, un envoûteur qui leur avait fait perdre le sens de la réalité, un magicien qui transforme en or tout ce qu’il touche.

PORTRAIT D’UN JANUS DU MONDE DES AFFAIRES

C’est par un pur hasard qu’il est tombé en Afrique. Héritier d’une famille de riches papetiers français, nul ne pouvait soupçonner le succès du groupe de Vincent Bolloré sur le continent noir et dans des secteurs aussi divers que les opérations portuaires, les mines ou l’agrobusiness. C’est la fortune du destin qui a fait de Vincent Bolloré l’un des hommes les plus puissants du continent. Il a ses entrées dans presque tous les palais. Il fait ce qu’il veut. Les hommes politiques font des ronds de jambe devant lui. Le tapis rouge se déroule toujours sous ses pas. On peut dire que Vincent Bolloré mène sa barque à sa guise. Il est dans les ports, sur les rails, au fond des mines, au fond des fermes. C’est un touche-à-tout. Et tout lui réussit sur le continent. En affaires, même quand ses concurrents disposent de plus d’atouts que lui, c’est toujours Vincent qui rafle la mise. Sa devise devrait être : « Pile je gagne, face tu perds ». Saga d’un empereur de la finance.

Sans risque de se tromper, on pourrait dire que Vincent Bolloré est l’homme qui totalise le plus d’appellations dans le monde. Sa réputation, par-delà les mers, sur tous les continents, est à la dimension de son empire financier. Serial killer, smiling killer, raider breton, tombeur de dynasties, roi des gitans dans un camp de gitans, roi de l’huile de palme, véritable fils d’Archevêque, petit prince du cash flow, flibustier de la finance. En fait, c’est Janus. Mieux que ce dieu romain des commencements et des fins qui donna son nom au premier mois de l’année, Vincent Bolloré n’a pas seulement deux visages. Il en a plusieurs. Tantôt séducteur, souvent tueur. Ni la presse, ni ses amis, encore moins ses adversaires et ses très nombreux ennemis ne se privent jamais de bons mots quand il s’agit de parler de lui. L’homme est un empereur. Il se comporte comme tel, agit comme tel. Rien d’autre ne lui importe en dehors de l’extension de son empire. Au point qu’aujourd’hui, la France s’identifie à cet homme. Là où il est se trouve la France. C’est Nicolas Sarkozy, fraîchement élu, qui fête son accession à la présidence de la République sur son yacht. C’est François Hollande qui prend prétexte d’une visite au Cameroun pour aller se faire son avocat auprès du président Biya sur le dossier de la gestion du port de Kribi qui est le projet portuaire le plus ambitieux sur la côte ouest de l’Afrique. Certainement que Bernard Poignant, conseiller économique de Hollande et intime de Vincent Bolloré depuis plus de trente ans, est passé par là. Il a  dû souffler quelques mots convainquant à l’oreille du président français. C’est à la suite de cette intervention que Bolloré Africa Logistics, sa filiale spécialisée dans la gestion des conteneurs, qui avait été disqualifiée par une commission d’experts lors d’une première sélection sur le marché du port de Kribi a mystérieusement raflé la mise.

Au Sénégal, cette société, qui était présente au Port autonome de Dakar depuis 1926, avait été congédiée au profit de Dubaï Port International. Vincent Bolloré avait alors indexé Karim Wade, fils du président Abdoulaye Wade, comme l’auteur de cette forfaiture. Il se dit à Dakar qu’il avait alors juré de se faire la peau des Wade, père et fils. Sachant que les guerres modernes se gagnent d’abord par la communication, Vincent Bolloré a alors décidé de mener sa bataille sur ce plan. A Dakar, il est de notoriété publique que Vincent Bolloré a financièrement soutenu ce qui est devenu aujourd’hui le plus grand groupe de presse privé du Sénégal. L’accusation venait d’ailleurs de la présidence. En définitive, ce groupe de presse, avec le quotidien privé le mieux vendu au Sénégal, a été une arme fatale contre les Wade. Et ce n’était pas la seule flèche qui se trouvait dans le carquois de Bolloré. Dans la capitale sénégalaise, il se susurre que nombre de candidatures à l’élection présidentielle de 2012 contre Abdoulaye Wade ont été financées par Vincent Bolloré. Le nom le plus cité est celui de Macky Sall. Il n’est alors pas étonnant que, juste quelques mois après l’élection victorieuse de Macky Sall, que le contrat de Dubaï Port ait été remis en cause. Le retour Bolloré Logistics au port de Dakar s’est fait en grandes pompes. Et, comme à son habitude, quand il met les pieds quelque part, Vincent Bolloré vient toujours avec du frais en promesse. A Dakar, il a obtenu aujourd’hui la concession du terminal roulier, Bolloré a annoncé un financement de 64 milliards de francs CFA sur une durée de 25 ans. Un coup de maître digne de figurer dans les belles pages de l’anthologie de la Françafrique.

LE RESEAU BOLLORE… EN QUELQUES NOMS

Ange Mancini, l’ancien du RAID

L’ancien commissaire divisionnaire est un homme clé du dispositif de Vincent Bolloré. Avec un curriculum vitae à faire pâlir James Bond, c’est l’homme des plans scabreux, des coups fourrés et des traquenards qui a importé dans le monde des affaires les techniques policières. Mancini a été avec le commissaire Robert Broussard le cofondateur du RAID (Recherche, Assistance, Intervention, Dissuasion), une unité d’élite de la police française spécialisée dans la lutte contre toutes formes de criminalité, le grand banditisme et le terrorisme. Ange Mancini a été le premier dirigeant exécutif du RAID. Son fait d’armes le plus important est l’arrestation du groupe terroriste armé d’Action Directe suite à l’assassinat  de Georges Besse, PDG de la Régie Renault par Nathalie Ménigon et sa Bande et les attentats manqués contre le Garde des Sceaux Alain Peyrefitte et le juge Bruguières. Ange Mancini a aussi été coordonnateur national du renseignement auprès de l’Élysée quelques années avant d’intégrer le groupe Bolloré où il est censé s’occuper du chemin de fer de 3000 kilomètres qui doit relier Lomé, Cotonou, Niamey, Abidjan et Ouagadougou. En fait, c’est connu que ses activités sont beaucoup plus triviales. Le carnet d’adresses de Mancini est précieux, ses archives sont d’or et sa technique de renseignement de la pure orfèvrerie.

René Georges Querry, l’ex de l’Anti-gang et Baron du 36

Encore un autre commissaire divisionnaire mais ancien patron de l’Anti-gang, celui-là. René Georges Querry. Il débute sa carrière dans le saint des saints de la police française qu’est le bateau amiral du 36, Quai des Orfèvres d’où l’on a un regard perçant sur tout ce qui bouge en France. A l’anti-gang Querry est le prototype du super flic en « perfecto », ce blouson de cuir noir, comme l’on en voit dans les thrillers au cinéma. C’est lui qui a conduit l’équipe qui a liquidé le célèbre gangster Mesrine. A la fin de sa carrière policière, René Georges Querry avait été affecté à la protection des hautes personnalités, chefs d’État et autres VIP, en séjour en France. Son relationnel est tout aussi riche que celui de Mancini. Il a traqué aussi Albert Spaggiari qui avait commis le casse du siècle à la société générale de Nice.

Avant de rejoindre l’équipe de Vincent Bolloré, il a été employé du groupe hôtelier français Accor, propriétaire de la chaîne Sofitel. C’est d’ailleurs lui qui avait annoncé à l’Élysée  par un coup de fil l’affaire DSK. Sa présence dans ce groupe a suscité quelques soupçons sur un piège que l’on aurait tendu au candidat potentiel du Parti socialiste. Lui répond qu’il n’en est rien. Pas de coup fourré, pas de perfidie dans cette affaire. « Jo » comme l’appellent ses copains fait partie d’une sorte de secte de grands flics nommé « Le Club de la Poularde » ou « Les Barons du 36 » qui a l’habitude de recevoir à sa table des personnalités comme serge Gainsbourg, Alain Delon ou Nicolas Sarkozy. Chez Bolloré, René Georges Querry s’occupe officiellement d’Autolib, la société de taxis libres de Vincent. D’autres services lui certainement demandés.

Bernard Poignant, l’ami élyséen de gauche

Cette fois-ci, c’est un homme politique. Un socialiste de surcroît. Ceux qui pensent qu’en raison de sa proximité avec des hommes comme Sarkozy que Vincent Bolloré ne flirtent qu’avec des hommes politiques de droite se trompent. Il a de solides amitiés dans toutes les coteries. Avec Bernard Poignant, qui a roulé sa bosse à tous les échelons de la politique, de la mairie de Quimper à l’Élysée où il est conseiller particulier de François Hollande, Vincent entretient des relations plus que trentenaires. C’est un très proche de l’épicentre dans cette galaxie. Dans la réunion de famille des Bolloré, on lui donne la parole. Et c’est à lui que revient de dire aux quatre héritiers Bolloré que sont les enfants, ce qui doit être leur devoir.

Cependant l’avantage d’avoir sa carte de visite outrepasse cette proximité avec Vincent Bolloré. Bernard Poignant est l’oreille qui peut souffler à l’oreille du président Hollande. Son bureau est à quelques mètres de celui de François. Un petit bureau simple et discret où il rédige ses « notes d’ambiance », mission que lui a confiée François Hollande. Il a donc carte blanche pour humer l’air et dire au président ce qu’il convient de faire. Son efficacité est sans bornes puisque ses suggestions font que François Hollande monte sur mystère 20 pour aller régler quelques questions urgentes en Afrique.

Alain Minc, le gourou et la pépite d’or

Alain Minc est tout à la fois mais plus que tout un véritable gourou du patronat français. Inspecteur général des finances de profession, il est essayiste très connu, journaliste célèbre, conseiller partout, personne ressource d’exception. Il a fréquenté l’essentiel de ce que la France compte comme grandes écoles. Il vient des Mines, il a fait l’IEP (l’Institut d’Études Politiques) puis a atterri à l’ENA. Alain Minc squatte les conseils d’administration de plusieurs grandes entreprises françaises. Notons : SANEF (Société des Autoroutes du Nord et de l’Est de la France) qu’il préside Prisa, CaixaBank, la Fnac, Poweo Direct Énergie, Ingenico et Yves Saint-Laurent. Il a fait aussi Saint-Gobain, Cerus, Valéo. L’homme a un véritable don d’ubiquité. Il est partout à la fois. Minc  est président de la Société des Lecteurs du journal Le Monde et a été président du Conseil de surveillance de la SA Le Monde. Il est éditorialiste dans des chaînes de télévision, chroniqueur à ses heures perdues et trouve le temps de se faire invité dans toutes les grandes émissions.

Alain est le stratège du groupe Bolloré. C’est lui qui indique la direction à suivre, élabore les plans de combat et mène les négociations en sourdine. C’est la pépite d’or que Vincent tient dans sa main. Et puis Minc, çà fait beau. Cela donne du prestige au groupe.

Michel Roussin, le Monsieur Afrique, frère trois points

Ancien ministre de la Coopération sous le gouvernement Balladur, Michel Roussin provient de la gendarmerie. Il a été directeur de cabinet de Jacques Chirac à la mairie de Paris mais aussi directeur du SDECE (Service de la Documentation Extérieure et du Contre-Espionnage) de France jusqu’à l’arrivée de Mitterrand. Plusieurs fois mêlé à des affaires louches, Michel Roussin a été condamné dans l’affaire des valises bourrées d’argent que certaines chefs d’entreprises lui remettaient quand il était à la mairie de Paris. Son nom revient souvent dans certaines publications du genre « Affaires africaines », « L’argent noir » ou « La françafrique, le plus long scandale de la République ». On comprend donc que l’ancien chef du contre-espionnage français est le véritable Monsieur Afrique du groupe Bolloré. Il sait par quel bout prendre les barbouzes qui se sont recyclés dans les affaires en Afrique. Il a des rapports privilégiés avec la plupart des présidents africains avec qui il a eu commerce facile quand il était à la Rue Monsieur. Aucun secret ne lui échappe de ce qui se dit ou qui se fait dans les chancelleries françaises sur le continent. Par-dessus tout, il appartient à la franc-maçonnerie, notamment, dit-on, à la Grande Loge unie d’Angleterre (GLUA), ce qui ouvre bien des portes chez les frères trois points africains. Cela fait beaucoup d’atouts mis à la disposition de Vincent Bolloré pour conquérir des marchés en Afrique.

Philippe Labro, le Prix Goncourt de la baraque

C’est le Monsieur Communication du groupe. Philippe Labro fait partie d’une espèce en voie de disparition, les grands reporters. Dans la grande presse de la seconde moitié du siècle dernier, il faisait partie de la crème. Étant dans sa jeunesse allé chercher l’aventure en Amérique, il connaît le pays de l’Oncle Sam où il a étudié et séjourné pendant des années. Revenu en France avec une chevalière aux armoiries de son université à la main gauche qu’il ne quitte jamais, Philippe Labro entre d’abord à Europe 1 avant de fréquenté les couloirs de France Soir. Pierre Lazareff, le fondateur du journal le prend en sympathie. C’est à Philippe Labro que revient l’honneur de couvrir les événements qui ont suivi l’assassinat de Kennedy alors qu’il était aux USA. Il sera même auditionné par la Commission Warren chargé d’enquêter sur la mort de JFK. Plusieurs fois lauréat du Prix Goncourt, cinéaste à l’occasion, il a fait presque toutes les grands médias français, TF1, Antenne 2, Journal du Dimanche, Paris-Match, et tutti quanti. Avec Vincent Bolloré, il a créé la chaîne Direct 8 et a un regard sur la presse gratuite du groupe. Pour un homme fasciné par la communication comme Vincent Bolloré, ce Prix Goncourt est un ornement qui a l’avantage d’être très utile.

Antoine Bernheim et la technique de la poulie bretonne

C’est Vincent Bolloré qui donne le nom de poulie bretonne à cette technique bancaire qui lui permet de prendre le contrôle d’une grande société avec une mise minimale. La technique a été conçue par un banquier, redoutable financier qui s’appelle Antoine Bernheim. Banquier chez Lazard, ce génie de la finance a fait la fortune de Bernard Arnault, Vincent Bolloré et François Pinault, les hommes d’affaires les plus en vue à l’heure actuelle grâce à ses montages financiers. Gérant associé de la Banque Lazard, il a créé la poulie bretonne. Chez les financiers, l’appellation de cette technique est moins domiciliée. On les appelle les « poupées gigognes ». Le modèle s’inspire des poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres.

Le stratagème consiste à créer une cascade de holdings, chacune constituée à partir d’un prêt de la précédente, pour acheter des biens immobiliers. Il est alors très dur pour les autorités de les faire saisir puisqu’ils appartiennent dans les faits aux banques qui ont consenti les prêts. Ces astucieux montages permettent de dépouiller peu à peu les autres actionnaires d’une société, par des jeux d’écriture se matérialisant parle transfert d’actifs d’une société à une autre de la holding ou par des rachats de capital aux frais des sociétés elles-mêmes.

L’exemple parfait a été réussi par Vincent Bolloré qui en 1988 a constitué une cascade de six holdings. Il détient 60{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} de Finfranline, qui possède 51{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} d’Omnium Bolloré, qui possède 51{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} de la Financière V (comme Vincent) qui possède 51{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} de Sofibol (comme Bolloré), qui possède 51{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} de la Financière de l’Odet, qui possède 51{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} d’Albatros Investissements, qui possède enfin 40{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} de Bolloré Technologies. Ce montage a permis à Vincent Bolloré avec 50 millions de francs, soit 1,3{86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} du capital de Bolloré Technologies, d’avoir tout pouvoir sur un groupe de 3 milliards de francs de capitalisation boursière.

Bernard Arnault et François Pinault ont utilisé la même technique financière pour se construire eux aussi des empires financiers. A la veille de sa mort, le 5 juin 2012, Antoine Bernheim disait avec acrimonie qu’il avait rendu des gens très riches mais n’avait pu devenir aussi riche qu’il l’aurait voulu. Il faut que ce soit Arnault, Pinault ou Bolloré, tous lui avaient tourné le dos aux derniers moments de sa vie. Plus yacht pour les croisières, plus de jet privé pour les réunions de conseil d’administration. Peut-être rien des bouteilles de Moët et Chandon venant de chez Arnault en fin d’année. Triste fin de vie pour ce faiseur de rois de la finance.

LA SAGA… EN QUELQUES DATES

17 février 1822, création de la première entreprise, les papeteries d’Ode

C’est ce jour-là que l’entreprise qui porte aujourd’hui le nom de Bolloré a été créée par un certain Nicolas Le Marié dans une petite localité près de Quimper, la ville dont Bernard Poignant, l’ultra proche de Vincent Bolloré, devint le maire le 16 mars 2008. A l’origine, l’entreprise s’appelait Les Papeteries d’Odet et était spécialisée dans la fabrication de mince pour enrouler les cigarettes, envelopper les sachets de thé et autres types de filtres.

1861, l’entame d’une saga

En cette année où débute la guerre de sécession en Amérique, Jean-René Bolloré, neveu par alliance de Nicolas Le Marié prend la direction de l’entreprise. La dynastie Bolloré s’installe et dirige depuis lors l’entreprise. L’entreprise va connaître un immense succès grâce à la marque de son papier à tabac OCB (Odet, Cascadec, Bolloré), célèbre de par le monde. Le succès va être planétaire. Il est amplifié plus tard avec la chanson d’un artiste hispanophone dont les paroles vantaient les mérites de ce papier : « Bolloré, tu nous rends fou/Bolloré tu nous tue/Bolloré, quel papier !». La chanson intitulée « Bolloré » va faire l’objet de nombreuses reprises dont une très connue de B.B. King.

La légende commence. La saga ne s’arrêtera jamais. La dynastie s’enrichit de plus en plus au cours des décennies. Les Bolloré vont faire partie des gens les plus riches de France à l’instar des Rothschild, des Dassault, Bouygues et consorts. Ils fréquentent les meilleures écoles de France. C’est d’ailleurs sur les bancs de l’école que Vincent Bolloré rencontrera Martin Bouygues, aujourd’hui PDG et Serge Dassault. Ils sont amis, se rencontrent et se fréquentent. Mais il n’en sera pas toujours ainsi. Martin et Vincent se détestent aujourd’hui suite à une volonté de Vincent Bolloré  de prendre possession de l’empire Bouygues (Voir article ci-contre).

Toutefois, à cette époque, les Bolloré font partie du gotha. Ils sont invités à toutes les mondanités. Leur richesse leur permet de côtoyer des princes et autres têtes couronnées. C’est le faste.

1981, Vincent entre en jeu

L’entreprise connaît des difficultés. Le papier à tabac ne se vend aussi bien et toute l’industrie tabatière, surtout en France, connaît des difficultés. Elle est sur le point de déposer le bilan. C’est à ce moment que débarque Vincent Bolloré. Les affaires vont si mal que les ouvriers au chômage partiel. Vincent les réunit dans la cour de l’usine. Il monte sur des caisses, cravate au vent, cheveux coiffés à la dernière mode ; il se met à haranguer les ouvriers. Il leur propose de diminuer de 20 {86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} leurs salaires et de faire repartir la boîte. Son discours et look d’acteur hollywoodien font effet. L’enthousiasme chez les ouvriers fabricants de papier à rouler. En fait, la réduction des salaires n’était pas la seule recette de Vincent Bolloré. Grâce à son entregent et ses relations acquises dans les milieux huppés de la finance, il parvient à trouver du cash flow auprès de la Compagnie financière Edmond de Rothschild. Mais en plus, Vincent opère une reconversion de l’unité industrielle. A la place du papier, il met du plastique et commence à produire du plastique très fin. En terme technique, on appelle cela le « polypropylène » qui sert à l’emballage de plusieurs types de produits. Troisième recette, Vincent Bolloré s’oriente vers le marché américain. Les affaires redémarrent et la prospérité suit.

Vincent commence alors à diversifier ses activités. Il prend des prises de participation dans le capital de certaines entreprises, ne néglige aucun secteur et jette un regard sur tous les secteurs qui lui paraissent rentables.

1992, la SDV, saison 1 d’une série macabre

Vincent Bolloré entre dans le capital de l’armement Delmas-Vieljeux qui comptait un peu moins d’une quinzaine de navires. Grâce à une technique très éprouvée du Cheval de Troie, il prend le contrôle du conseil d’administration et évince Tristan Vieljeux qui est l’héritier traditionnel de cette flotte qui, depuis sa création, en 1867, était  une entreprise familiale. Le destructeur de dynasties entame son macabre jeu de lancer de fléchettes sur les grandes familles de la bourgeoisie française. Saison 1 d’une série. Mais l’acquisition de la flotte de la SDV ne produit pas les effets escomptés par Vincent Bolloré. Ce n’est pas un grand souci pour lui. Il s’en débarrasse non sans faire quelques gros bénéfices

16 octobre 1996, main basse sur la Banque Rivaud

Ce jour, Vincent Bolloré prend le contrôle de la Banque Rivaud, une banque très secrète à l’image de Loge P2 dont on disait d’ailleurs qu’elle menait les opérations de financement du RPR, le parti de Jacques Chirac. Cette banque a fait du financement de la noblesse et de la droite française une tradition. C’est elle qui, dit-on, avait financé la fuite à Varennes du roi Louis XVI qui fut décapité durant la Révolution française. Au moment où se déroule la prise en main par Bolloré, de nombreux pontes de la droite y logeaient leurs comptes. Alain Juppé y avait le sien. Le RPR, bien-sûr, et d’autres succursales de ce parti comme le Club 89 des chiraquiens.  Introduit très amicalement déjà en 1988 dans le capital pour, soi-disant, protéger le Comte de Ribes, un vieil ami de son père, d’offres publiques d’achat hostiles, Vincent Bolloré profite d’un contrôle fiscal délicat et des revers de l’un des actifs de la banque, Air liberté, pour faire main basse sur la banque. Il est nommé président de la banque et de deux autres holdings financiers. Il installe ses quartiers au deuxième étage et place ses hommes aux postes stratégiques. La compagnie Air liberté, en quasi-faillite, est liquidée, vendue à British Airways. Dans la liquidation de certains autres actifs de la banque pour rationaliser le portefeuille de la banque, Vincent Bolloré engrange un très joli butin. La recapitalisation de la banque est réussie. C’est un tremplin formidable pour Vincent. Il faut dire que la Banque Rivaux regroupait plus de 250 holdings dont des palmeraies en Asie et en Afrique, notamment au Cameroun. Bolloré devient alors le roi mondial de l’huile de palme et le prince du caoutchouc. La banque Rivaud recelait des trésors cachés comme la Compagnie du Cambodge, les mines de Kali-Sainte Thérèse, les Caoutchoucs de Padang ou la plantation des terres rouges. La Banque Rivaud était un fleuron du capitalisme colonial d’où de multiples sociétés aux noms très exotiques. En plus la banque possédait un patrimoine immobilier très important, des châteaux et des manoirs, et des participations importantes dans d’autres sociétés moins connues mais lucratives.

Avec la liquidation de la Banque Rivaud, Vincent venait de commettre son second crime de lèse-dynastie. Le fils du Comte Édouard de Ribes, un certain Jean, très quelconque et un peu apathique, est jeté aux orties. Pour lui désigner la porte de sortie, Vincent Bolloré a sorti des placards quelques malversations peu avérées. Au terme de cette opération digne d’un pirate, il s’est retrouvé avec un patrimoine très important dont des sociétés financières qui font toujours partie du portefeuille de son groupe. C’est à travers la Banque Rivaud qu’il a acquis les plantations très rentables d’huile de palme au Cameroun qui constituent ce que l’on appelle son « empire noir ». Avec autant de cash flow,  Vincent Bolloré scrute d’autres horizons. La communication entre dans le viseur du financier.

9 juin 2005, le hold-up de Havas

Ce jour, les regards, de tout ce que la France comptait d’hommes d’affaires, de traders ou d’analystes économistes, était tournés vers La maison de la Chimie à Paris où se déroulait l’assemblée générale du Groupe Havas. Un duel devait s’y déroulait entre Vincent Bolloré, premier actionnaire du groupe avec 20 {86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35}, et un consortium d’actionnaires coaché par le président du groupe    Alain de Pouzilhac. La bataille avait commencé un an plus tôt. Comme un lion en chasse dans la brousse, Vincent Bolloré avait repéré sa victime. Havas était fragilisé par le retrait de son capital de son actionnaire de référence, Vivendi, une fusion loupée avec un publiciste américain et une conjoncture marquée la crise publicitaire consécutive aux attentats du 11 septembre. Résultats des comptes : une perte sèche de 400 millions d’euro pour ce géant mondial de la publicité. Vincent Bolloré, qui voulait depuis longtemps avoir un pied dans le monde prestigieux des médias, avait trouvé sa cible. Son raid raté sur Bouygues qui détenait TF1 ne l’avait pas trop refroidi. Il entre alors dans l’actionnariat d’un groupe affaibli. Toujours, comme il le fait souvent, en tendant une poignée de main amicale à ses nouveaux partenaires. Mais le président Alain de Pouzilhac voit en lui l’ogre venu manger la bête blessée. Leurs relations se détériorent très rapidement. Lors de l’assemblée générale de ce jeudi 9 juin, Alain de Pouzilhac a vu rouge en regardant le ciel, pourtant très clair, de ce jour de printemps. Vincent Bolloré lui a chipé la présidence du groupe, a placé trois de ses hommes dans le conseil d’administration et a obligé au nom à particule à faire ses valises. Quelques années plus tard, Vincent Bolloré est monté progressivement dans le capital du groupe par des opérations boursières, souvent sans bourse déliée. Il détient aujourd’hui 60 {86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} des actions de Havas. Peu d’actionnaires se sont plaints de la manière dont il a mené l’opération. Tout au contraire, beaucoup d’entre eux, bien que sachant que le loup était dans la bergerie, se sont félicité de la victoire de la « démocratie actionnariale ». Un véritable euphémisme pour ne point nommer un véritable hold-up financier mené avec maestria. Avec Vincent, il vaut toujours mieux être dans ses bonnes grâces. Karim Wade en sait quelque chose. Alpha Condé n’a voulu prendre aucun risque.

2 avril 2015, la prise de contrôle de Vivendi

Cette date est à marquer d’une pierre blanche dans la saga nommée Bolloré. Avec 14,52 {86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} des actions, Vincent venait de prendre le contrôle de Vivendi. Avec le départ catastrophique de Jean-Marie Messier, le flamboyant groupe français avait perdu de son lustre. Vivendi, c’était l’ancienne Compagnie Générale des Eaux, fondée par les frères Périer, qui fournissait des services aux collectivités territoriales. Visionnaire, Jean-Marie Messier avait donné une nouvelle envergure au groupe en l’orientant vers le secteur du divertissement et du spectacle. Un changement de cap qui avait une réussite extraordinaire unanimement saluée par la presse française. Énarque, polytechnicien et inspecteur des finances, il était entré dans la Générale des Eaux pour négocier le montage de l’actionnariat de Canal +. L’idée géniale qui a été à la base de la création de la chaîne, c’est que celui qui distribue l’eau détient une base de données d’abonnés qui peut lui permettre de tout vendre à domicile. Nommé directeur général, J2M, comme on l’appelait, vole de succès en succès. L’orientation vers l’industrie du divertissement se fait avec l’acquisition de sociétés spécialisées dans le secteur. Messier trône sur le patronat français. Il habite un superbe loft à New York et introduit Canal + à Hollywood. Mais ce grand patron n’était pas d’une célérité sans faille. Quelques opérations trop audacieuses lui valent des déboires. D’autres cafards dans sa gestion apparaissent au grand jour. Il est congédié. Vivendi plonge alors dans des eaux troubles.

Le nouveau patron du groupe Jean-René Fourtou fait un appel du pied à Vincent Bolloré en pleine expansion durant cette année 2002. Il décline l’offre. A défaut d’avoir TF1, Vincent avait créé, ex-nihilo, deux chaînes de télévision avec son ami Philippe Labro : Direct 8 et Direct Star. Quand Canal + lui a demandé plus tard de lui céder ses chaînes, Vincent Bolloré a alors demandé à être payé en actions Vivendi. Il est en entré dans le capital du groupe avec seulement 1,7 {86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} des actions. Un pourcentage qu’il fait rapidement monter à 5 {86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35}. pour des raisons fiscales, annonce-t-il. Il devient le premier actionnaire du groupe mais reste un simple administrateur.

Avec Jean-René Fourtou, après quelques bisbilles, un modus vivendi est trouvé. Le principe de la démocratie actionnaire devrait jouer. Le président du groupe demande à Vincent Bolloré de lui laisser la présidence du Conseil de surveillance en mai 2014. Le 2 avril de cette année, Vincent Bolloré augmente sa participation dans le capital et le tour est joué. La prise de contrôle est effective.

Vincent Bolloré va faire alors de Vivendi son navire amiral. Son contrôle sur le groupe signifie une hégémonie sur Canal+. Après quelques récriminations, les journalistes, réalisateurs et techniciens, se mettent au pas. L’esprit canal, irrévérencieux et libertaire, n’est plus tellement de mise mais la chaîne continue de tourner. Vincent Bolloré injecte du frais, ce qui permet d’étêter la direction de chaîne pour mettre ses hommes à la place sans pour autant que la vague de protestations ne déborde les murs de la maison. Certes, quelques journalistes parmi ceux qui incarnaient l’esprit canal ont été mis à la porte. Devant les caméras des autres journalistes, ils dénoncent la suppression de certaines émissions, la mise en veilleuse des « Guignols de l’Info » ou la perte de la liberté de ton de la chaîne mais toutes ces récriminations ne produisent aucun effet. Leur écho est très faible au sein du monde médiatique français. Avec Bolloré, Canal + s’est mis dans les rangs au même titre que TF1 sous la coupe Bouygues ou Antenne 2 sous celle de l’État.

30 septembre 2016, reculade de Bolloré face à Ubisoft

Ce n’est pas sa première défaite. Face à Martin Bouygues, Vincent Bolloré avait essuyé des bleus même s’il s’en était sorti en tirant des marrons du feu. Son OPA sur Bouygues avait échoué mais il avait gagné de l’argent dans l’opération. Vincent pousse toujours la logique jusqu’à son extrémité. Président de Vivendi qui se veut le leader dans le domaine du divertissement, il ne veut ni ne peut, question de caractère, laisser prospérer dans ses mars d’autres opérateurs qui sont dans le même domaine d’intervention que lui. Or, à côté de Vivendi qui est devenu numéro 1 mondial dans la musique après le rachat d’une firme anglaise, existe un clan de cinq frères, les Guillemot, qui connaissent une réussite phénoménale dans le domaine des jeux vidéo. Ils ont créé deux start-up qui ont fini par avoir une renommée internationale : Gameloft et Ubisoft. La seconde citée est numéro du marché mondial des jeux vidéo et a une assise très forte reposant sur une équipe composée de talents sûrs. Et Vincent Bolloré veut cette pépite dans son escarcelle. Il fait savoir à tout le monde que Vivendi ira à la conquête de la firme du lapin crétin, en l’occurrence Ubisoft. L’opération de prise en main a commencé le 14 octobre 2015. Vivendi s’est lui-même introduit dans le capital de Gameloft et d’Ubisoft avec des participations symboliques, histoire de montrer la couleur. « Une prise de participation non sollicitée » comme on dit dans ce langage ampoulé de la finance. Yves Guillemot, PDG de Ubisoft, ne s’y trompe pas. Il sait qu’il s’agit d’une OPA hostile. Il déclare à la presse : « Nous avons le sentiment d’avoir vécu une agression. Ce sont des méthodes d’un autre temps. On n’entre pas dans une société en cassant la porte. C’est la méthode des activistes, celle qui consiste à mettre sous pression le management et à procéder à un contrôle rampant sans payer de plus-value aux actionnaires ». Quand l’hyène veut entrer dans le terrier du lapin, il ne se fait pas prié, dirait Amadou Kourouma.

Comme tout bon chasseur, Vincent Bolloré sait qu’il lui faut d’abord avoir Gameloft avant de s’attaquer à Ubisoft qui a les reins plus solides. Ainsi, ce jeu du chat et de la souris se déroule pendant des mois. Et précisément le 31 mai 2016, Vivendi entre en possession de Gameloft avec 61,71 {86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} du capital. Les frères Guillemot ont été obligés de céder la main. Mais la partie n’était pas terminée. Ce que voulait Bolloré, c’est Ubisoft, Gameloft n’était qu’un hors-d’œuvre pour lui. C’est le vendredi 30 septembre que tout devait se jouer. La réunion du Conseil d’administration d’Ubisoft devait se tenir. Le monde parisien des affaires était dans l’expectative. Mais, finalement la guerre n’a pas eu lieu. Ce sont précisément, les ingénieurs et informaticiens d’Ubisoft qui ont pesé sur la balance. Ce conglomérat que l’on appelle les « talents » d’Ubisoft a menacé de démissionner tous  si Vivendi prenait le contrôle de la boîte. Ils considèrent qu’une boîte comme Ubisoft ne saurait prospérer entre les fourches caudines de Vivendi parce que son développement requiert liberté et créativité et indépendance, des qualités qu’on ne retrouve pas dans Vivendi. Il est vrai, sans ces petits génies, Ubisoft ne vaudrait plus rien et sa cote baisserait considérablement à la bourse.

Devant une telle perspective, Bolloré, en bon stratège, opère une retraite sans renoncer à ses ambitions. Dans l’après-midi de ce vendredi, juste après  la réunion du conseil qui s’est tenue sans heurt, Vivendi sort un communiqué précisant qu’au prochain conseil, en raison de l’importance de sa participation, ses droits de vote devraient doubler. Yves Guillemot avait gagné une bataille mais le combat continue. Bolloré est comme un lycaon, ce chien sauvage africain qui ne lâche jamais sa proie une fois qu’il sait qu’elle est blessée.

Le 15 janvier, jour de célébration

Pour la famille Bolloré, le 15 janvier est un jour sacré. C’est Vincent et ses quatre enfants, les amis de la famille, les partenaires qui se réunissent dans le Finistère, dans la maison familiale pour fêter le clan et la réussite des Bolloré. Les invités sont triés sur le volet. Ils doivent nécessairement faire partie du gotha parisien ou provenir des grands centres de décision comme les banques ou les ministères. A l’occasion, on fait l’apologie de la famille. Vincent, lui-même, comme à son habitude, prend la parole et retrace un peu la saga familiale. Tous les ethnologues vous le diront, les mythes comme les légendes s’entretiennent par la répétition. Vincent ne rate jamais une occasion de le faire.  A défaut de particule héritée de ses aïeux, le roturier cherche un enduit de noblesse dans la résistance. Il rappelle que sur la petite unité de l’armée de la France libre qui a participé au débarquement de Normandie, il y avait deux Bolloré. C’est là son titre de gloire. Vincent Bolloré doit certainement regretter ces temps bénis de l’ancien régime où les titres de noblesse pouvaient s’acheter, où le simple bourgeois gentilhomme pouvait devenir un noble.

17 février 2022, zéro heure

C’est le jour où l’empire Bolloré célébrera ses deux siècles d’existence. Le groupe aura donc survécu à trois rois de France et 26 présidents de la République française. Ce17 février 2022, à zéro heure pile, Vincent lâchera la bride. Il a promis à tout le monde qu’il prendra sa retraite. Sur son portable, le compte à rebours a déjà commencé. Il s’affiche dès l’allumage. Vincent passera la main à ses enfants. Il n’est pas peu fier de dire qu’il a érigé une dynastie. Reconnaissons-lui le mérite d’avoir construit un empire qui règne sur les quatre continents. Il pourra dire alors, comme la Reine Victoria d’Angleterre : « Jamais le soleil ne couche sur mon empire ».

L’EMPIRE NOIR… EN QUELQUES CHIFFRES

Les chiffres ci-dessus datent de l’année 2015.  Même si la comptabilité a dû changer en l’espace de quelques années, ils restent très éloquents pour montrer la puissance de l’homme d’affaires breton. Vincent Bolloré est né le 1er avril 1952. Il est titulaire d’un DESS de droit. Sa carrière débute comme fondé de pouvoir à la Banque de l’Union européenne. En 1976, il rejoint ensuite la Compagnie Financière Edmond de Rothschild. En1981, il devient Président-Directeur général des papeteries et du Groupe Bolloré. Vincent Bolloré hisse le groupe parmi les 500 plus grandes compagnies mondiales. Le groupe occupe des positions fortes dans chacune de ses activités rassemblées autour de trois pôles : Transport et Logistique, Communication et Médias, Stockage d’électricité. Il gère aussi un important portefeuille d’actifs financiers.

Le groupe Bolloré c’est :

58 312 collaborateurs dans le monde ;
10,824 milliards d’euros de chiffre d’affaires ;
727 millions d’euros de résultat net ;
11,285 milliards d’euros de capitaux propres.

En Afrique, le groupe réalise 80 {86d3f76e0b4fd13c87dd38438591d94b1e9e0166871bd9b04dca3131b6358c35} de ses bénéfices.

Ses plantations de palmeraies au Cameroun lui rapportent environ 260 millions d’euros par an. Acquises avec la liquidation des actifs de la Banque Rivaud, les plantations de palmeraies du Cameroun ont fourni à Vincent Bolloré le nerf de la guerre qui lui a permis de monter des raids contre certaines sociétés. Les ouvriers y gagnent moins d’1 euro par jour pour un travail harassant et dangereux. Récemment, le Groupe Bolloré a porté plainte contre TF1 qui a réalisé un reportage sur cet empire noir de Vincent Bolloré.

Sur le continent, le groupe Bolloré est présent dans 46 pays et compte 250 filiales. Il dispose de concessions dans 15 ports africains