Professeur Mamadou Diop, Directeur de l’institut du cancer Joliot-Curie de l’hôpital Aristide le Dantec : «Au Sénégal, plus de 18% des femmes sont infectées par le virus HPV responsable du cancer du col de l’utérus» !

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Octobre Rose ne doit pas être la seule et unique occasion pour
le dépistage en masse du cancer du col de l’utérus. Les
femmes doivent être sensibilisées à longueur d’année mais il
faut, pour cela un programme national et non pas seulement
l’implication des ONG et des activistes féministes. Louga Infos
revient ici sur l’interview que lui avait accordée le professeur
Mamadou Diop, Directeur de l’Institut du cancer Joliot-Curie
de l’hôpital Aristide le Dantec.
Car, si seulement 1 à 2% des femmes infectées par le
papillomavirus, principal vecteur du cancer du col de l’utérus,
vont développer effectivement un cancer du col de l’utérus,
près d’un quart de la population féminine sénégalaise est en
contact direct avec le virus. Ce qui situe le cancer du col de
l’utérus au premier rang des cancers en termes de fréquence
tout sexe confondu. La situation est d’autant plus grave que
les symptômes de cette pernicieuse affection ne sont pas
visibles au stade précoce. La prévention doit donc reposer sur
un dépistage régulier qui doit s’effectuer tous les trois ans
pour les femmes âgées de 25 à 65 ans. D’où la nécessité d’une
campagne de sensibilisation sur ce tueur silencieux.

Louga Infos : Professeur, pouvez-vous nous parler des
données épidémiologiques du cancer du col de l’utérus au
Sénégal ?
Pr Mamadou Diop : Le cancer du col de l'utérus est
consécutif à l'infection persistante par le virus du papillome
humain (HPV). Au Sénégal, avec 1.197 nouveaux cas estimés
en 2008, le cancer du col de l'utérus se situe au 1er rang en
termes de fréquence tout sexe confondu. 4 femmes sur 5
sexuellement actives risquent d’être infectées au cours de
leur vie. Dans la plupart des cas, ce virus disparaît
naturellement, mais pour certaines, il reste dans le col et il
s’attaque aux cellules saines. Les papillomavirus sont très
répandus, très contagieux et ils se transmettent par contact
sexuel. Cette infection passe souvent inaperçue car le virus
est éliminé chez la plupart des femmes sans avoir donné lieu
à des symptômes particuliers. Cependant, certains types de
papillomavirus s’installent de façon permanente au niveau du
col de l’utérus. Ils peuvent alors transformer, de manière très
lente, les cellules normales en cellules cancéreuses. C’est une
maladie silencieuse qui ne s’accompagne pas de symptômes
aux stades précoces. Les femmes âgées de 50 ans sont
particulièrement touchées. Ces cancers restent relativement
très rares avant 25 ans et ils deviennent plus fréquents dès la
trentaine. Ainsi, 40% des femmes atteintes ont entre 35 et 54
ans. Au Sénégal, plus de 18% des femmes sont infectés par le
papillomavirus (HPV). A cause d’une consultation tardive, la
mortalité est très élevée aux alentours de 70 %.

Quels sont les principaux facteurs de risque de cette
affection ?

Le virus du papillome humain (HPV) est à l'origine du cancer
du col de l'utérus. Il en existe de nombreux types, mais ce
sont plus particulièrement les sérotypes 16 et 18 qui sont en
cause. Au Sénégal, les sérotypes 16,
58 et 18 sont respectivement les plus fréquents. La
contamination s'effectue à l'occasion de rapports sexuels non
protégés. Elle est très fréquente puisqu'on estime que 70 %
des personnes qui ont une activité sexuelle sont en contact
avec le virus. Dans l'extrême majorité des cas, le système
immunitaire parvient à contrôler spontanément l'infection
virale (contre laquelle il n'existe pas de traitement médical
efficace) et à l'éliminer. Seules 1 à 2 % des femmes
contaminées par le virus vont développer un cancer du col de
l'utérus. D'autres facteurs de risque en rapport avec cette
contamination ont été identifiés. Ils interviennent également
dans l’apparition de la maladie telle que la précocité des
rapports sexuels et la multiplicité des partenaires, le
tabagisme, la contraception, les grossesses et accouchements
et d’autres infections sexuellement transmissibles.

Quels sont les symptômes de ce type de cancer et comment
se manifestent-ils ?
Il n’y a pas de symptômes perceptibles aux stades précoces.
Les symptômes peuvent apparaître sous la forme de
saignements provoqués lors des rapports ou de la toilette, de
saignements spontanés, de pertes, de douleurs pelviennes
Plus tardivement, on peut observer des pertes de sang entre
les règles, après la ménopause ou après les relations
sexuelles. Des pertes blanches indolores sont parfois
associées. L'examen clinique permet d'évaluer l'extension
locale et régionale. L'imagerie est essentielle, notamment le scanner ou l'IRM abdominale. Une échographie peut
également être pratiquée. Le dosage sanguin de la créatinine
permet d'évaluer un éventuel retentissement de la maladie
sur les reins, ce qui témoignerait d'une maladie déjà avancée.
Quels sont les modes de traitement ?
Les modalités de traitement dépendent du stade de la
maladie. Les stades précoces relèvent de la chirurgie. La
«conisation» permet de n'enlever qu'une partie du col de
l'utérus. Mais le chirurgien est parfois obligé de pratiquer une
hystérectomie qui est un est un acte chirurgical qui consiste à
enlever tout ou partie de l'utérus. Celle-ci s'accompagne
habituellement d'un contrôle, voire de l'ablation des
ganglions loco-régionaux. Les stades plus avancés relèvent de
l'association de la radiothérapie et de la chimiothérapie.
Est-il possible de prévenir ce type de cancer ?

Le dépistage repose sur la pratique régulière d'un frottis qui,
en prélevant des cellules du col, permet leur analyse au
microscope. L'examen direct du col (colposcopie) permet
également de mettre directement en évidence des lésions
suspectes. Mais seule l'analyse au microscope de ces lésions
prélevées permet d'affirmer le diagnostic en constatant la
présence de cellules cancéreuses. On préconise un premier
frottis vers 25 ans et, en l’absence d’anomalies, tous les 3 ans
jusque 65 ans. Malheureusement, 7O à 8O% des femmes
arrivent en consultation à un stade avancé de la maladie. Au
Sénégal comme dans les pays pauvres, le test de détection de
l’ADN du virus HPV à moindre coût suivi d’un traitement
immédiat par la cryothérapie chez les femmes testées
positives, sera le meilleur moyen pour faire baisser
l’incidence et la mortalité du cancer du col de l’utérus.

La grande sensibilité du test HPV comme test principal pour
réduire la mortalité par cancer du col a été prouvée par un
grand essai contrôlé randomisé en Inde. Le programme
détection-traitement peut être institué à un coût beaucoup
plus bas qu’un programme de vaccination contre HPV basé
sur les 3 doses actuelles du vaccin. La vaccination des jeunes
filles prendra des dizaines d’années pour réduire le taux de
mortalité pour le cancer du col alors que le dépistage a un
effet dans les 5 ans. Des vaccins plus pratiques sont
cependant en cours de développement.
Dans nos conditions de ressources limitées, il est
actuellement plus logique de mettre en place un programme
de dépistage de qualité et de compléter la stratégie par les
prochaines générations de vaccins dés qu’ils seront
disponibles. Cependant, il faut noter que le reflexe de se faire
dépister n’est pas encore ancré dans les esprits. C’est
pourquoi il est nécessaire de mener une sensibilisation à
grande échelle pour informer les femmes sur les dangers du cancer du col de l’utérus.

Louga Infos