LE SÉNÉGAL, AU TEMPS DE LA POST VÉRITÉ

single-image

Moustapha Sarr Diagne Louga Infos

 

Les récents bouleversements intervenus dans le paysage politique nous en donnent des preuves éloquentes.  Le débat politique est aujourd’hui perverti par le ravalement des mœurs observable en proie au bouillonnement de la déliquescence, par la manipulation des informations concoctées à dessein dans des officines politiques dont le but recherché est tout simplement le discrédit de l’adversaire, par la calomnie. Elle s’étale sans vergogne sur les pages des journaux ; elle fait office d’arme de destruction imparable. Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose, lisait-on dans les manuels de propagande. L’avilissement du propos politique prend aujourd’hui la figure de l’innommable. Le propos n’est devenu performatif, au sens où les linguistes utilisaient cette qualification, que quand il draine dans son sillage des salissures. Mais c’est à l’image de notre société sénégalaise actuelle. Dans le monde médiatisé que nous vivons où, par l’effet de la focalisation, il se produit un phénomène d’hypertrophie de tout ce qui passe par le prisme des médias et des réseaux sociaux, plus les mensonges sont gros, plus ils en acquièrent les apparences de la véracité. Certains exclus du nouveau gouvernement en font les frais, accusés d’espionnage (le fait est inédit), de détournements (le fait est récurrent) ou d’avoir des… « Ambitions » (crime de lèse-majesté intentionnel). C’est le printemps de la supputation et de la spéculation.

Au même moment, on nous présente un gouvernement que l’on veut nous faire accroire de large consensus national. On serait bien d’accord si le promu au machin qui s’appelle le Conseil économique… et consort avait entraîné dans sa migration la kyrielle de leaders qui l’avait soutenu à la présidentielle. C’est tout le contraire qui se produit. Contre-effet d’un repêchage ! Tous ou presque se désolidarisent de lui et ne manquent de crier à la trahison. Quelques commentateurs -certainement intéressés-, à la manière des alchimistes, transmuent la félonie en ruse politique. Le traître devient un génie. C’est cette curieuse dialectique qui nous est servie par certains médias. Tout n’a pas été dit sur ce deal au sommet de l’État. Nous n’en voyons que la partie visible de l’iceberg. Le dédit d’un opposant qui avait juré de ne jamais accepter une fonction qui n’est pas ressortie d’une élection, une combinazione de jésuites et… des liasses de billets  qui se déversent de l’escarcelle de l’État. Rien que ça. Le plus grave, c’est que ce n’est que le visible. Le reste, le plus important, est et restera certainement confiné dans le cimetière de leurs entretiens secrets. 

Tout ce cirque se déroule dans un contexte où le fake news est roi, la désinformation reine.  Les versions font foison sur les intentions cachées du président de la République, sur l’éventualité d’un troisième mandat, sur les véritables raisons de la transhumance de certains opposants, sur la défenestration de personnalités considérées comme éminentes du régime, sur le rôle joué par l’entourage du président dans cette affaire et sur bien

d’autres questions annexes. Ce contexte, il est vrai, est plus marqué par la conviction du pouvoir que la post-vérité peut permettre d’occulter les véritables problèmes auxquels sont confrontés les Sénégalais. L’économie va au ralenti, au rythme du caméléon ; les ménages sont, pour leur grande majorité, dans l’impossibilité de subvenir aux besoins les plus élémentaires, les victimes des inondations ne sont pas encore sorties définitivement des eaux, la jeunesse se morfond dans son chômage devenu chronique en dépit les promesses délirantes du gouvernement. L’indice de ce mal-être est la multiplication faramineuse des candidats à l’émigration. Au risque de leur vie, des centaines et centaines de jeunes affrontent les affres de la mer pour rechercher un le paradis sur les rives espagnoles. En moins d’une semaine, près de cinq cents ont trouvé la mort dans ce périple suicidaire. Autant de rescapés ont débarqué aux Canaries mettant le gouvernement espagnol dans l’embarras. Le pouvoir n’en a cure. Il se préoccupe des modalités pratiques de la redistribution des parts du gâteau. Dans l’esprit de ces gens, et c’est là qu’intervient la fonction de la post-vérité, ils pensent qu’un bouleversement du paysage politique permettra de reléguer au second plan les questions cruciales relatives à, au moins, une vie décente des populations. Le nouveau président du machin qui s’appelle Conseil… consort se cache derrière son petit doigt et joue le jeu à fond. S’il pense intervenir en pompier, il n’en a pas les moyens. Il est prisonnier d’une fonction plus honorifique que pratique. Ce qui signifie qu’il n’est, ne sera et ne pourra être tout au plus qu’un faire-valoir pour le régime en ces temps de crise. A moins d’un deal beaucoup plus machiavélique entre lui et le président de la République qu’on ne peut s’empêcher d’évoquer au regard du mince bénéfice que cette opposition gagnerait à venir au secours d’un pouvoir en rupture de ban avec la société civile au sens le plus large que l’on doit donner à cette notion. 

Bien malheureusement, beaucoup de Sénégalais tombent le piège. La presse en premier. Sa recherche effrénée du scoop et souvent cette complicité en sourdine avec le régime l’oriente vers ces voies de décharge de la tension sociale. Militants et observateurs s’échinent à trouver prétextes et raisons ou damnations et proscriptions à ces changements. Profs d’université, commentateurs professionnels rétribués s’enfoncent dans la veine. Le jeu est fait. Le regard détourné de l’essentiel. Le débat centré sur des fioritures, sur un décryptage énigmatique des intentions des uns et des autres.

La conjoncture, bien malheureusement, vient apporter du flou à la situation. Quelques propos -idiots devrait-on l’avouer- d’Emmanuel Macron offre l’occasion d’une mobilisation monstre à la Place de l’Obélisque. Pour quelques caricatures bêtes et méchantes et un discours inintelligent du président français qui ne mériterait que mépris, une débauche d’énergie est déployée par la protestation et dont les bénéficiaires ne sont que quelques individus activistes. Pendant ce temps, les jeunes continuent de mourir dans la mer, les talibés courent toujours les rues à la recherche de leur pitance, la faim menace  les familles aussi bien dans les villes que dans les campagnes, dans les hôpitaux les malades n’ont pas de quoi se faire soigner, les agriculteurs attendent qu’on vienne acheter leur récolte, des gens sont expulsés de leur domicile, des terres des paysans expropriées dans toutes les régions. Mais tout cela ne vaut le moindre cri de protestation. Voilà le visage du Sénégal au temps de post vérité.