Sonko, son aura plane sur la scène politique

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Le retrait du parti Pastef de la coalition Jotna a surpris plus d’un observateur. Cette sortie est d’autant plus étrange que cette coalition avait soutenu la candidature du leader du Pastef, Ousmane Sonko, lors de la dernière élection présidentielle. Elle intervient à la suite de la démission du mouvement de Boubacar Camara de Jotna, donnant ainsi l’impression que Jotna est en train de voler en éclats. Certains commentateurs, proches du pouvoir, y ont vu un effet collatéral de la formation du nouveau gouvernement de Macky Sall élargi à certaines formations politiques tel le Rewmi d’Idrissa Seck. Coup de génie de Macky Sall ont-ils dit. Mais ne serait-ce pas aller trop vite en besogne que d’attribuer à Macky Sall cette faculté de faire imploser l’opposition ? La chose semble en effet un peu plus complexe. 

Le propre de la formation du nouveau gouvernement a été de produire une sorte de décantation dans ce capharnaüm qu’était devenu le paysage politique sénégalais. Les récentes assises nationales initiées par le pouvoir qui ont enregistré la participation de plusieurs formations politiques se réclamant formellement de l’opposition ont jeté un épais nuage d’encre dans ce jeu politique, de surcroît obscurci par les querelles sur la désignation du chef de l’opposition. Alors que, fort étonnement, les possibles postulants à cette fonction, en l’occurrence Idrissa Seck, Abdoulaye Wade ou même Ousmane Sonko, n’étaient pas autour de cette table de négociation. Ce contexte de la formation du nouveau gouvernement a permis d’y voir un peu plus clair, de séparer l’eau de l’huile, de faire la part entre le bon grain de l’ivraie. La métaphore est juste fonctionnelle ; elle n’a pas comme finalité d’être un jugement de valeur.

Toutefois, il faut reconnaître que les audiences accordées à certains leaders, et plus précisément celle de Boubacar Camara, ont fini par créer un sentiment diffus de suspicion au sein de Jotna. Même si ce dernier continue de réaffirmer son ancrage dans l’opposition malgré son retrait de Jotna. Mais comme l’ a révélé un membre éminent de cette coalition dans une interview télévisée, la confiance avait déserté les rencontres. Les gens se regardaient du coin de l’œil. C’est certainement cette méfiance qui a motivé le retrait du Pastef. Il est facile de comprendre qu’Ousmane Sonko qui prétend et tient à incarner l’opposition la plus radicale contre le régime de Macky Sall n’aimerait pas se voir en compagnonnage avec de gens dont la réputation d’opposant peut être sujette à caution. Question de simple crédibilité.

Néanmoins, ces nouveaux développements permettent de poser la question de la pertinence et de la durabilité des coalitions dans le contexte politique sénégalais. Deux prérequis doivent être pris en compte dans l’analyse. Premièrement, il est admis, et tous les leaders l’ont affirmé bien avant la première alternance, qu’il n’est plus possible pour un seul parti de conquérir le pouvoir. Depuis 2000, toutes les candidatures à l’élection présidentielle ont été soutenu par des coalitions. Secondairement, il est tout aussi acquis pour le personnel politique le clivage politique dans le pays ne s’opère pas entre une droite libérale et une gauche socialisante. Le pays, affirme-t-on péremptoirement, se gouverne au centre. Les alliances que l’on disait contre-nature entre les libéraux et la gauche traditionnelle n’étaient que la conséquence d’une radicalisation démocratique à un moment où le Parti socialiste au pouvoir faisait tout pour brider les libertés citoyennes.

Aujourd’hui, le même phénomène se reproduit mais avec d’autres paramètres. Même si les libertés démocratiques demeurent toujours en toile de fond, c’est la bonne gouvernance qui est placée à l’avant-scène dans les revendications de l’opposition. Les affaires, les tribulations ont pollué l’atmosphère au point qu’il dérive un profond discrédit de la politique chez les populations. Entre le pouvoir et l’opposition, c’est cela la nouvelle ligne de démarcation. L’intégrité est devenue le principal critère d’appréciation des politiques et non le programme ni l’orientation idéologique. 

Dans cette configuration inédite marquée par l’émergence des réseaux sociaux  et la multiplication des canaux d’intervention médiatiques, les mouvements de société civile et les activistes ont pris le monopole de l’initiative dénonçant les dérives du pouvoir. Ils ont laissé en arrière plan les partis politiques classiques qui ont perdu leur opérationnalité. 

Si aujourd’hui, Ousmane Sonko, qu’on veuille en faire le constat ou non, truste l’opposition depuis la dernière élection, c’est bien parce qu’il se place à la frontière entre le parti et la société civile. Son entrée en politique comme telle a été dictée par la nécessité de disposer d’un appareil pour son positionnement dans l’establishment. Mais ses pratiques s’apparentent à celles des mouvements de la société civile et ses interventions pour dénoncer les scandales de la République sont similaires à celles des activistes. Il est, pourrai-t-on dire, un activiste en politique. Plus que de « massifier » le Pastef, Sonko gagnerait plus  à rendre plus performante sa praxis, comme l’on disait autrefois. Son aura outrepasse de loin, de très loin le cercle de son parti politique. Il a le pouvoir de cristalliser le mécontentement populaire et de fasciner l’électorat jeune. Des atouts essentiels qu’il devrait affiner parce que l’on n’a pas besoin d’être un cacique pour gagner une élection présidentielle. Obama et Macron l’ont prouvé.

Par Moustapha Sarr Diagne